Psychotropicon
Quelqu'un dose quelque chose, autour d'hexenmeister maître sorcières, près d'une fenêtre.

« Hexenmeister » : le maître des sorcières, entre philologie, plantes et procès

Le mot allemand « Hexenmeister » se traduit littéralement par « maître des sorcières ». Il apparaît dans les textes de langue germanique dès l'époque moderne, désigne tour à tour un sorcier, un guérisseur de village ou un personnage de conte, puis se recycle au XXe siècle dans la culture populaire. Derrière ce vocabulaire circule une histoire plus concrète : celle des plantes psychoactives européennes, de leurs usages populaires et de la répression qui les a accompagnés. Petit tour d'horizon d'un terme souvent employé sans être défini.

Un mot composé, plusieurs significations

« Hexenmeister » est formé de Hexe (sorcière) et Meister (maître, contremaître, artisan qualifié). La construction est ambiguë dès l'origine : selon le contexte, elle désigne celui qui pratique la sorcellerie au même titre que les femmes accusées, celui qui les commande, ou au contraire celui qui sait les repérer et neutraliser leurs sorts. Dans les archives judiciaires germaniques, on trouve aussi Hexenmeister employé pour des hommes soupçonnés de magie, là où les procédures visaient majoritairement des femmes.

À côté de cet usage judiciaire existait un usage villageois beaucoup plus banal : le Hexenmeister comme praticien local, à mi-chemin du rebouteux, du vétérinaire empirique et du connaisseur de plantes. Il soignait les bêtes, préparait des décoctions, récitait des formules. Ce personnage n'a rien de mystérieux : il occupait une fonction sociale dans des campagnes où le médecin diplômé était rare et coûteux. Le glissement sémantique du mot, du guérisseur au suppôt du diable, dit surtout comment les autorités religieuses et judiciaires ont requalifié des savoirs qu'elles ne contrôlaient pas.

Des mains dosent quelque chose, autour d'hexenmeister maître sorcières, près d'une fenêtre.

Les plantes attachées à la figure du maître des sorcières

La littérature ethnobotanique associe régulièrement quelques espèces européennes à cet imaginaire : la belladone (Atropa belladonna), la jusquiame noire (Hyoscyamus niger), la mandragore (Mandragora officinarum), le datura (Datura stramonium) et diverses solanacées apparentées. Toutes contiennent des alcaloïdes tropaniques — atropine, scopolamine, hyoscyamine — actifs à très faible dose et rapidement toxiques. On y ajoute souvent l'aconit, l'ergot de seigle, l'armoise ou le pavot, avec des rôles très différents selon les recettes.

Ces plantes n'étaient pas des curiosités : elles figuraient dans les pharmacopées savantes comme dans les usages domestiques, en emplâtre, en fumigation ou en onguent. C'est ce continuum entre médecine, poison et rituel qui rend le sujet intéressant, et c'est aussi ce qui explique la place qu'occupent ces espèces dans les inventaires de plantes psychoactives réunis sur le site, aux côtés du cannabis, des champignons et des préparations amazoniennes. Le point commun n'est pas la magie, mais la chimie végétale et la manière dont les sociétés l'ont encadrée.

Procès, aveux et onguents volants

L'idée que les sorcières « volaient » grâce à un onguent appliqué sur la peau vient en grande partie des minutes de procès et des manuels d'inquisiteurs, dont le Malleus Maleficarum de 1487. Ces textes ne sont pas des relevés ethnographiques : les aveux y sont obtenus sous torture, et les descriptions de sabbat suivent des schémas répétitifs élaborés par les juges eux-mêmes.

Pour autant, une partie des ingrédients cités correspond à des plantes réellement disponibles, et l'absorption transdermique de scopolamine peut effectivement provoquer un délire avec sensations de mouvement, d'envol et de désorientation, suivi d'une amnésie partielle. Des essais menés au XXe siècle par des chercheurs allemands sur des reconstitutions d'onguents ont documenté ce type d'effets, sans que l'on puisse en déduire que les recettes des procès étaient authentiques. La chasse aux sorcières reste avant tout un phénomène judiciaire et social, avec plusieurs dizaines de milliers d'exécutions en Europe entre le XVe et le XVIIIe siècle, majoritairement dans l'espace germanique.

Ce que le terme est devenu

Au XIXe siècle, la philologie romantique et les collectes de contes ont figé le Hexenmeister en personnage littéraire. Le mot voyage ensuite : les communautés germanophones de Pennsylvanie l'emploient sous la forme « hexenmeister » pour désigner les praticiens du pow-wow, une tradition de guérison par formules et symboles peints. Le cinéma, la bande dessinée et le jeu vidéo achèvent de le banaliser comme synonyme de magicien.

Dans les milieux contemporains liés aux plantes psychoactives, le terme réapparaît avec une valeur plutôt affective : il sert à désigner celui qui connaît les espèces, les dosages et les préparations, dans la lignée de l'ethnobotanique inaugurée par Albert Hofmann, Richard Evans Schultes ou Christian Rätsch. Cet usage a un intérêt et une limite. Il rappelle que les savoirs sur les plantes actives sont anciens, transmis et souvent réprimés. Mais il romantise aussi des substances dont la marge thérapeutique est étroite : contrairement au cannabis ou au CBD, les solanacées tropaniques provoquent des intoxications sévères à des doses très proches des doses actives, et les cas d'hospitalisation liés au datura sont documentés chaque année. Retenir la culture plutôt que la recette est ici la lecture la plus utile.